Une fête des Rois à Moulins

sous le duc Louis II de Bourbon

En ce janvier 1365, vint le jour des Rois où le duc de Bourbon, demeurant alors en sa bonne ville de Moulins, fit grande feste et lie chère, et fit son roi d'ung enfant en l'âge de huit ans, le plus povre que l'on trovast en toute la ville, et le fist vestir en habit royal en lui baillant tous ses officiers pour le gouverner et faisant bonne chère à cellui- roi en révérence de Dieu. Et l'endemain disnoit cellui roi à la table d'honneur; après venoit son maistre d'hostel, qui faisoit la queste pour le povre roi, dont le duc Louis de Bourbon donnait communément quarante livres pour le tenir à l'escole, et tous les chevaliers de la cour chascun ung franc et les escuyers ung chascun demi-franc. Si montait la somme aucune fois près de cent francs, que l'on bailloit au père et à la mère. Et cette belle coustume tint le vaillant duc Louis de Bourbon tant comme il vesquit.
Ce récit naïf est emprunté à la chronique du Bon duc de Bourbon, par Jehan Cabaret d'Orville, qu "a décidé la Société de l'Histoire de France. Le duc de Bourbon dont il s'agit est le duc Louis II le bon et le Grand, troisième duc du nom qui vécut de 1337 à 1410. Les Anglais, qui le gardèrent en captivité pendant huit ans, après le traité de Brétigny, l'avaient surnommé roi d'honneur et de liesse, rendant ainsi hommage à son caractère chevaleresque et aux grâces de son esprit.
Le bon duc se recommande de la prospérité par des vertus plus rares à son époque que la valeur guerrière. Il fut humain et charitable. Quand il mourut, les pauvres gens dirent en voyant passer les convoi : " Ah, mort ! tu nous a ôté en ce jour notre soutien, celui qui nous gardoit et nous déféndoit de toute opression. C'était notre prince, notre confort, notre duc, le plus prud'homme et de la meilleure vie et conscience qu'on pût trouver ".
Nous avons pensé qu'i serait intéressant de commenter l'épisode de " povre roi " par des gravures inspirées du style des enluminures qui ornaient les Livres d'Heures de l'époque.
 


La première gravure représente la scène initiale de cette touchante histoire. La veille de l'Epiphanie, par une triste et neigeuse matinée d'hiver, les écuyers du duc de Bourbon s'en vont dans un faubourgs de Moulins chercher parmi les maisons les plus misérables l'enfant pauvre dont le Duc veut faire son roi.
Aux appels d'un des cavaliers la porte d'une masure, située en contre bas de la route, s'est ouverte, et une paysanne couverte de loques et chaussée de patins (semelles de bois qui, à cette époque, tenaient lieu de sabots) est sortie pour écouter l'ordre étrange qui lui est lu. Sa stupéfaction est profonde. Cependant elle ne peut douter : l'écuyer vient de lui montrer l'ordre écrit sur un parchemin, et bien qu'elle ne sache pas lire elle ne peut ignorer le sceau ducal suspendu au bas de la feuille.
L'enfant, d'abord curieux, l'a suivie. Maintenant il recule, comprenant que sa mère va le livrer à cet inconnu qui lui fait peur et qui l'emportera vers ce château dont les tours se dressent à l'horizon.
 

fête des rois

Dans la grande salle du château a été dressée la table d'honneur pour le repas du pauvre roi. C'est le sujet de la seconde gravure. Couvert d'un manteau bleu bordé d'orfrois, l'enfant vient d'entrer. Les officiers que le duc lui a donné l'entourent : c'est à droite, son page portant la couronne sur un coussin recouvert de drap d'or, le sergent d'armes tenant la masse, le fauconnier avec l'oiseau au poing, le capitaine des hommes d'armes, le chambellan qui du geste l'encourage et l'invite à s'asseoir dans le fauteuil qu'on lui approche.
Devant les apprêts de cette table, l'éclat de la nef d'argent, du drageoir, de la coupe, sous l'influence de la bonne odeur des mets, de la galette tenue chaude sur un réchaud, du paon servi avec sa parure sur une croûte de pâté; devant toutes ces richesses, le petit gueux, qui na jamais connu que le pain noir dans sa triste chaumière, reste frappé d'étonnement. (Contre la table, un valet tient le bassin et l'aiguière pour les ablutions des mains).
A droite, au fond, une haute cheminée dont on aperçoit le reflet du foyer. Le fond de la salle est, selon l'habitude, surélevé de quelques marches. Là se tient, devant une grande verrière ogivale, la noblesse des environs accourue pour la fête. Sous une haute forme à dais (salle d'apparat), le duc de Bourbon dépose une bourse d'or dans le plateau qui lui est tendu. A cette aumône princière s'ajouteront celles des barons, et cette petite fortune adoucira pour l'enfant la sombre existence qu'il doit retrouver le lendemain.
Dans un coin de la salle, sur une estrade de pierre, les musiciens attendent le signal pour attaquer leurs instruments
(harpe, cornemuse ou chevrette, diacorde et viole).
Rien ne peut manquer à l'éclat de cette fête, qui, pour un jour, illuminera, comme un rêve doré, la pauvre âme du petit miséreux.
 

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